Antiquités syriennes: un archéologue met en cause des galeries

SWITZERLAND
SYRIAN ARAB REPUBLIC
Marc-André Haldimann a dénoncé des galeries suisses qui offriraient des objets sans mentionner leur provenance. (Thierry Parel)

trafic d’art vendredi 17 juillet 2015

Laure Lugon Zugravu

Marc-André Haldimann s’inquiète du nombre d’objets syriens sur le marché suisse et pointe du doigt des marchands d’art. Les galeries citées s’étonnent, et se justifient. L’Office fédéral de la culture réagit.

La guerre en Syrie agite le marché de l’art suisse. Dimanche dernier, Marc-André Haldimann, archéologue et chercheur associé à l’Université de Berne, tirait la sonnette d’alarme dans les colonnes de la NZZ am Sonntag: trop d’objets syriens inondent les galeries d’art suisses depuis un an, certains pourraient provenir de fouilles illégales. Quand on sait que l’Etat islamique (EI) finance partiellement sa guerre en pillant et en vendant des objets culturels syriens et mésopotamiens, la menace paraît sérieuse.

Mandaté ponctuellement par la Confédération comme expert pour contrôler des objets suspects lors de saisies douanières, Marc-André Haldimann a pris sa tâche à cœur: il ausculte de son propre chef le marché suisse des antiquités afin de déceler les pièces douteuses. Car la base légale suisse ne prête pas à confusion: avec l’entrée en vigueur en 2005 de la loi fédérale sur le transfert international des biens culturels (LTBC), les marchands d’art sont tenus de prouver l’origine d’un bien culturel. Berne peut dénoncer les irrégularités aux Ministères publics cantonaux compétents.

Or, l’archéologue a constaté que certaines galeries genevoises, vaudoises et zurichoises offraient des objets sans mentionner leur provenance: «Il ne s’agit pas d’œuvres majeures, mais d’une multitude de petits objets, figurines, statuettes, céramiques, comme il s’en fabriquait en grande série dans l’Antiquité. Une partie d’entre eux sont mis en vente sans mention de provenance. C’est un genre de low cost , puisque leur prix oscille entre 1000 et 2000 francs la pièce.» Pour en conclure, l’expert n’a pas joué les acheteurs incognito chez les marchands d’art. Il a plié l’affaire beaucoup plus simplement: «Ce constat n’est pas le fruit d’une enquête minutieuse, il m’a suffi de chercher sur la Toile», explique-t-il. Et qu’a dévoilé celle-ci? Démonstration au domicile genevois de l’archéologue: «Cette galerie de Sullens (VD), Aut’Antic, propose par exemple un clou de fondation de temple mésopotamien, répond-il en désignant une capture d’écran du site en question. Aucune provenance n’est indiquée. Cette autre, la galerie Young Collectors à Genève, offre aussi plusieurs objets syriens, sans aucune indication. On peut donc légitimement se demander s’ils sont le fruit de pillages. J’ai donc transmis ces données à l’Office fédéral de la culture (OFC), qui va décider de procéder à un contrôle, ou non.»

Il y a tout lieu de croire que la galerie vaudoise en sera épargnée, et pour cause: «Ce clou de fondation a déjà été vérifié par l’OFC il y a quatre ans lors d’un contrôle aléatoire, s’étonne Chantal Collomb-Clerc, de la galerie Aut’Antic. Tous nos papiers sont en règle, je ne m’inquiète donc pas.» A l’OFC, Benno Widmer, responsable du service spécialisé Transfert international des biens culturels, note que l’associée gérante d’Aut’Antic a mentionné cette intervention fédérale: «En raison de la protection des données, je n’ai pas le droit de divulguer les noms des sociétés que nous avons contrôlées. Nous contrôlons en effet en priorité des biens antiques qui proviennent de zones de crise comme la Syrie ou l’Irak.» Mais alors, l’appréciation de Marc-André Haldimann ne serait-elle pas un peu légère? «Il est nécessaire d’être vigilant concernant les pièces syriennes et irakiennes, surtout s’il n’y a pas de mention de leur provenance dans l’offre, relève Benno Widmer. Chacun est libre de contacter l’OFC s’il a des doutes. Toutefois, une recherche internet ne conduit qu’à une information superficielle. Pour cette raison, nous pouvons procéder à des contrôles de diligence approfondis.» Et le responsable de service rappelle que le mandat d’expert de Marc-André Haldimann pour l’OFC est limité aux contrôles sur des objets bien précis afin de déterminer leur authenticité et provenance, et non pas sur des mises en garde fondées sur ses recherches personnelles.

Mais pourquoi ces galeries ne mentionnent-elles pas l’origine sur leur site, pour éviter tout malentendu? «Parce que de nombreux propriétaires d’objets culturels ne veulent pas être cités, répond Chantal Collomb-Clerc. On garde donc les documents qui prouvent la traçabilité dans nos archives, à la disposition des autorités fédérales.» Même réponse à Genève, où l’un des patrons de la galerie Young Collectors, Ali Aboutaam, est très remonté contre l’archéologue: «Il n’a pas pris contact avec nous, ni avec d’autres collectionneurs ou marchands, avant de rendre publics ses soupçons. Laissez-moi penser qu’il y a beaucoup d’ego dans cette publicité basée sur des dénonciations. L’OFC nous a en effet demandé il y a un mois des informations sur six objets. Nous sommes bien entendu en mesure de fournir ces documents, comme à chacun de ses contrôles. Mais cela nous prend un temps considérable et nous coûte de l’argent.»

De faire du zèle, Marc-André Haldimann se défend. Les petites céramiques porteuses de la mémoire des hommes le valent bien. Pourtant, la Confédération n’a encore à ce jour découvert aucun bien culturel illégal provenant de Syrie. Même si l’Inspection des douanes a engagé plus de 160 procédures pénales depuis 2005 qui ont conduit à 70 condamnations. Serait-ce que la Confédération manque de moyens? «Berne utilise au mieux les moyens à disposition, mais l’OFC ne dispose pas d’autant de postes que les douanes. Au vu du nombre d’objets qui arrivent sur le marché suisse, on pourrait imaginer augmenter les moyens pour lutter contre leur trafic», estime l’archéologue. D’autant plus que l’OFC réalise 90% de ses contrôles aux frontières et seulement 10% dans le secteur du commerce de l’art et de la vente aux enchères. Quoi qu’il en soit, les galeries suisses devront compter avec la vigilance de Marc-André Haldimann, «spécialiste des pots cassés», comme il se définit lui-même, non sans humour.

[Légende d'image: Marc-André Haldimann a dénoncé des galeries suisses qui offriraient des objets sans mentionner leur provenance. (Thierry Parel)]